Édouard Jaguer

Édouard Jaguer 
1924-2006 

J’entends que les rassemblements se fondent sur la seule amitié. 
Extrait du poème Concession perpétuelle, 
Edda, no 2, mars 1959 

Édouard Jaguer naît à Paris le 8 août 1924. Parisien, il le restera toute sa vie. Fils de Georges Petit, directeur d'une petite entreprise familiale où l'on fabrique boutons et boucles de ceintures et, de Sophie Silbermann, une employée de vingt ans sa cadette. De ce mariage, Georges Petit espère par procuration prolonger sa jeunesse. Tel ne sera pas le cas, car rapidement le mariage bat de l'aile et Sophie Silbermann s'isole à la campagne avec le petit Édouard qui grandit ainsi loin de son père. C'est donc à la maison qu'il reçoit sa première éducation.  

Âgé de neuf ans et orphelin de père, ce n'est qu'en 1933 qu'il renoue avec Paris où sa mère, devenue veuve, se voit dans l'obligation de regagner la capitale pour veiller à la bonne marche de l'entreprise familiale, rue Portefoin dans le 3e arrondissement de Paris. Le remariage de sa mère de qui il n'a jamais été près va, quelques années plus tard, lui offrir les premières occasions de s’affranchir. En effet, enceinte d'un deuxième enfant, elle se résigne en cet été 1937 à rester à Paris, contrairement aux habitudes qu'elle a de prendre ses quartiers d'été à la campagne. Cette année-là, naît donc la demi-sœur d’Édouard dont il prendra longtemps soin avant de s'en éloigner. Quelques années avant de mourir, à l'insistance de son épouse, il accepte de revoir cette demi-sœur dont il a occulté l'existence des années durant. 

Mouvement

PHASES

COFONDATEUR

La naissance de cette petite fille qui retient sa mère à la ville devient pour lui l’occasion de visiter l’Exposition universelle qui se tient alors à Paris. Officiellement appelée Exposition internationale des arts et techniques appliqués à la vie moderne, elle devient pour lui le lieu des premières véritables découvertes artistiques. Autorisé à visiter, accompagné d’un tuteur, cette exposition, il éprouve alors devant un tableau de František Kupka, une « révélation ». De ce premier émoi artistique va naître le sens qu’il donnera par la suite à toute son existence. 

C’était aussi grâce à l’Exposition universelle de 1937 qu’il aperçoit pour la première fois les tableaux de Toyen sans imaginer l’amitié qui les liera plusieurs années plus tard. Comment aurait-il pu concevoir en 1937 qu’il serait, vingt-cinq ans plus tard, celui qui rédigerait le texte du catalogue de l’exposition que la galerie Daniel Cordier consacre alors en 1962 à Toyen. Sans le savoir, l’adolescent de treize ans vient de trouver sa place aux côtés de Toyen. L’exposition de 1962 sera l’occasion de multiples rencontres entre les deux amis. En témoigne l’agenda de cette année-là conservé par Édouard et Simone Jaguer. Dans leur agenda de 1980, on peut lire à la date du 13 novembre, sobrement inscrit: Obsèques Toyen, 14 h. Ce n’est pas sans émotion qu’il conserve des années plus tard, de ce jour de novembre 1980, le souvenir du bruit des petits cailloux jetés, en guise d’hommage, sur le cercueil de Toyen au cimetière des Batignolles. 

À la suite de ces découvertes faites lors de ses visites à l’Exposition universelle, il va fréquenter assidûment certaines librairies parisiennes qui, à l’époque, sont souvent des lieux d’échange et de discussions entre clients et libraires. C’est ainsi qu’il fait un jour de 1941, la connaissance de Lucien Biton dont il restera près durant toute sa vie. C’est à cet ami qu’il confiera la garde de ses beaux dessins surréalistes réalisées alors qu’il travaille dans l’entreprise familiale de peur que ceux-ci ne soient détruits ou perdus pendant la guerre. Édouard Jaguer retrouve au courant des années quatre-vingt ses précieux dessins que Lucien Biton a mis à l’abri. 

En 1939, il quitte définitivement l’école et intègre l’entreprise familiale, la Société des anciens établissements G. Petit et Cie, où il réalise quelques centaines de dessins. 

Fasciné par les belles voitures, plus particulièrement par la SS Jaguar, il adopte ainsi au début des années 40 le pseudonyme SS. Jaguer comme signature pour ses dessins et poèmes. 

Au début des années 40, il se rapproche du groupe de La Main à plume et entre alors en contact avec Noël Arnaud et André Stil. À la suite d’un commentaire de ce dernier qui souligne l’étrangeté du pseudonyme qu’il a adopté, il prend conscience du caractère incriminant des deux lettres en tête de celui-ci et décide alors de les abandonner. Désormais, Jaguer, seul sera son patronyme d’adoption. 

En 1943, il fait paraître ses premiers poèmes dans la revue La main à plume. Puis, il collabore avec Yves Bonnefoy à La révolution la nuit et Christian Dotremont à la revue Les deux sœurs. 

Toujours au milieu des années 40, il fait la connaissance d’une jeune femme, venue des Hauts-de-France pour s’installer à Paris, qu’il épouse en 1947. Simone Papon devient ainsi Simone Jaguer puis Anne Éthuin en mémoire d’une grand-mère maternelle profondément aimée. Ensemble, ils s’installent Butte Bergeyre dans un appartement que loue pour eux la mère d’Édouard. 

De 1948 à 1951, il est le correspondant français de Cobra et cofonde en 1949 la revue Rixes avec Max Clarac-Sérou et Iaroslav Serpan. 

C’est dans leur appartement de la Butte Bergeyre qu’il cofonde avec sa femme, le mouvement et la revue Phases au début des années 50. Le numéro un de Phases voit le jour en janvier 54. C’est ainsi que de 1954 à 1975 paraitront quinze numéros de la revue. Suivront près de deux cents expositions et publications Phases au cours des 58 années que durera l’aventure (1952-2009). 

En 1959, André Breton et Édouard Jaguer se rapprochent. Ce dernier participe alors aux activités du Mouvement surréaliste. On le retrouve avec sa femme, entre autres, au Désert de Retz en avril 1960 avec le groupe surréaliste et à Saint-Cirq-Lapopie. Il est aux côtés de Breton, l’un des organisateurs de l’exposition de New-York de 1960. En 1961, il signe « Le manifeste des 121 Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » avec André Breton, Jean-Louis Bédouin, Robert Benayoun, Adrien Dax, Yves Elléouët, Michel Leiris, Maurice Nadeau et plusieurs autres. 

La revue Phases cesse de paraître en 1975, mais le mouvement, lui, n’en demeure pas moins actif. Édouard Jaguer demeure avec sa femme Anne Éthuin des figures incontournables de l’avant-garde de la deuxième moitié du XXe siècle. 

La correspondance entretenue par Édouard Jaguer révèle un engagement soutenu sur tous les continents. 

Le 9 janvier 1989, Pierre Boulay et Gilles Petitclerc font sa connaissance lors d’une visite à son domicile dans le but d’acquérir quelques œuvres invendues de la vente organisée à l’automne 1988 en soutien à l’association ACTUAL/ Archives du surréalisme (1982-1993). De cette rencontre, naît, deux ans plus tard à Montréal, la galerie Lumière noire puis en 1995 la revue La tortue-lièvre. Mais ce jour de janvier 1989 marque surtout le début de l’indéfectible amitié qui les liera pendant près de 20 ans à Édouard et Simone Jaguer. La mort des cofondateurs de Phases vient seule rompre le fil de cette amitié unique. 

Les Jaguer viendront à Montréal à trois reprises. Ce sera pour Édouard Jaguer l’occasion de retrouver Roland Giguère, l’ami et le complice de la première heure. À Montréal, Édouard Jaguer retrouve en effet ce correspondant canadien de Phases qu’il affectionne tout particulièrement. Puis ce sera New York pour les retrouvailles avec Paul Jenkins dans le bel atelier qu’occupait autrefois Willem de Kooning. Avec leurs amis québécois, ils découvrent Québec, Ste-Agathe-des-Monts, Saratoga Springs et Philadelphie. Au cours des vingt ans que dure cette amitié avec Pierre Boulay et Gilles Petitclerc, Édouard et Simone Jaguer n’auront cesse de se montrer comme de véritables « révélateurs du quotidien ». 

Édouard Jaguer est l’auteur de nombreuses monographies (Joseph Cornell, Jules Perahim, Remedios Varo…), d’essais critiques (Les mystères de la Chambre noire, Cobra au cœur du XXe siècle…) et de recueils de poèmes (La poutre creuse, La nuit est faite pour ouvrir les portes…). 

Édouard Jaguer dont la vie est inséparable de celle de sa femme, Anne Éthuin, repose à ses côtés au cimetière du Père-Lachaise. 

 Poésie 

 La Poutre creuse, 1950 
La Nuit est faite pour ouvrir les portes, 1955 
Le Mur derrière le mur, 1958 
Regards obliques sur une histoire parallèle, Anne Éthuin et Édouard Jaguer, Éditions Oasis Toronto, 1977, dessins et collages d’Anne Éthuin 
L’Excès dans la mesure, 1995 
L’envers de la panoplie, Paris, Syllepse, 2000 

Essais critiques 

Édouard Jaguer, Les mystères de la chambre noire : le surréalisme et la photographie, Paris, Flammarion, 1982 
Édouard Jaguer, Le surréalisme face à la littérature, Paris Cognac, Actual Le temps qu’il fait, 1989 
Das Surrealistiche gedichte, anthologie internationale du poème surréaliste, 1985 
CoBrA au cœur du XXe siècle, Galilée, Paris, 1997 
Libre Espace et autres poèmes, 1998 

 Monographies 

Pierre Alechinsky
Enrico Baj
Corneille
Joseph Cornell
Wilhelm Freddie
Giuseppe Gallizioli
Alberto Gironella
Asger Jorn
Jacques Lacomblez
Renzo Margonari
Jules Perahim
Richard Oelze
Concetto Pozzati
Remedios Varo
Carlos Revilla
Jean-Pierre Vielfaure

Illustration 

Les Escargots des grands boulevards descendent à l’hôtel, de Gilles Petitclerc, Paris, Syllepse, 2004.