Amboise-en-Hiver
Mary Low (1912-2007)

Vous serez encore…
Quand de nous il ne restera que le possible de cette éternité refusée, quand de nous il ne restera que la poussière du dernier geste d’aimer, quand de nous il ne restera que la vertigineuse douleur de ne plus être, je sais qu’au large de la trop longue attente, cigales et libellules, en Conseil réunies, n’auront de cesse de redire l’amour de Mary pour Bréa.
Gilles Petitclerc
Carte d’invitation Mary Low
Lecture de Poèmes d’alors de Juan Bréa
Galerie Lumière noire, 30 novembre 1991
Qui aurait pu dire que l’année 1989 nous ferait cadeau d’une imprévisible et grande amitié. Cet été-là, grâce à Édouard et Simone Jaguer rencontrés en janvier, nous allons faire la connaissance de Mary Low chez Kader El Janabi, rue Nollet dans le XVIIe arrondissement de Paris. Majestueuse du haut de ses quatre-vingts ans, elle revient de Turquie où elle a passé quelques semaines occupée à des fouilles archéologiques. De cette première rencontre reste le souvenir mémorable d’une femme plus grande que nature qui confesse, sans retenue ni pudeur, la douleur de l’âge ressentie dans ce pays où dit-elle : Les hommes sont si beaux.
De ce premier aveu vont naître les confidences qu’elle nous livre par la suite au fil des ans. Tombés sous le charme de cette révolutionnaire sans concession, nous la revoyons chaque été à Paris, chez Édouard et Simone Jaguer, chez Jules Perahim et Marina Vanci et parfois chez un autre de ses amis, Raphaël Sorin où elle nous reçoit à déjeuner. Puis, c’est à Montréal, à notre invitation, que nous l’accueillerons au 2075 avenue Lincoln.
À la galerie Lumière noire, le soir du 30 novembre 1991, Mary Low fait la plus bouleversante des lectures des Poèmes d’alors de Juan Bréa devant un auditoire complètement chaviré. Invitée pour souligner le cinquantième anniversaire de la mort de Juan Bréa, elle peine à contenir ses larmes tout au long de cette lecture d’où resurgit un passé qui ne connaît que l’éternel présent. Ce soir-là, Thérèse Dulac veuve du poète chilien Rosamel del Valle, fond en larmes avant d’étreindre longuement celle qui vient de donner à la douleur toute l’étoffe de la nuit. Un immense silence recouvre alors l’auditoire.
Elle devient une habituée du 2075 avenue Lincoln où elle descend à chacun de ses passages à Montréal. C’est là qu’elle nous fait le récit de sa vie hors du commun.
Née en 1912, elle quitte tôt le foyer familial et vient à Paris dès le début des années 30. En octobre 1933, Mary Low y fait la connaissance du poète cubain Juan Breá à La Coupole, haut lieu de rencontres des artistes. Celui-ci devient le grand amour de sa vie et La Coupole l’incontournable lieu d’un véritable pèlerinage.
Juan Breá va lui faire connaître alors le milieu surréaliste. Oscar Dominguez et Benjamin Péret sont ses plus proches amis; elle ne les oubliera jamais. En 1936, Mary Low arrive à Barcelone, au tout début de la guerre civile espagnole, et y retrouve avec Juan Breá, Benjamin Péret. Tout comme eux profondément engagés dans cette lutte contre Franco soutenu par Adolf Hitler et Benito Mussolini. Un an plus tard, en 1937, le couple est contraint de fuir l’Espagne. À Londres, ils font paraître le Red spanish notebook, rédigé en quelques semaines. Puis en 1939, c’est à Prague qu’ils séjournent avec leurs amis Toyen et Jindřich Heisler. Ils y éditent La saison des flûtes aux Éditions Surréalistes, recueil où, en écho au poème Les concerts de Montparnasse (pour Mary Low à La Coupole) de Juan Breá, Mary Low répond avec Les Espagnols noirs (à Juan Breá). Contraints à nouveau de fuir, ils échappent miraculeusement aux forces nazies qui envahissent la Tchécoslovaquie. Des années plus tard, c’est à Montréal que Mary Low raconte comment au moment de franchir les douanes, les pages demeurées collées de leur passeport témoignant de leur séjour en Espagne leurs ont sauvé la vie.
Réfugiée avec Breá à Cuba au début de la guerre 39-45, elle voit sa vie voler en éclats lorsque son grand amour meurt en avril 1941, emporté par le tétanos. Malgré son immense douleur, elle publie en 1943 La verdad contemporanea. Puis en 1964, elle voit petit à petit s’installer les méthodes staliniennes du régime en place et à nouveau contrainte au départ, elle quitte de nuit Cuba avec ses trois filles. Armando Machado, l’ami de Juan Breá qu’elle a épousé, est emprisonné. Seule la protection du Che lui permet, quelque temps plus tard, de quitter Cuba à son tour.
Elle s’installe par la suite à Miami où elle enseigne le latin à des jeunes garçons dans un collège privé. Elle se passionne de plus en plus pour Jules César et lui consacre un roman.


Black Swan Press, Chicago, 1984


À partir de l’été 1989, elle vient régulièrement à Montréal. On ne peut oublier son tout premier passage le 26 mai 1990 au cours duquel, dans le salon de notre appartement du 2075 avenue de Lincoln, elle fait la lecture de La nuit est pour toujours. En ce beau soir de mai, l’indifférence est impossible. La voix brisée par l’insoutenable cri du silence, Mary Low livre devant un auditoire bouleversé les derniers mots de son long chant d’amour.
Ô cœur endormi, muet, lourd de terre,
quand vivrons-nous
la prochaine fois ?
Mary Low, Extrait de La nuit est pour toujours
lu au 2075 Lincoln, 26 mai 1990
Suivie d’un long silence cette lecture donne lieu à un généreux échange avec le public. Puis, rappelant qu’un petit os de Breá ne la quitte jamais depuis près de cinquante 50 ans, elle signe d’une furtive larme cette soirée.
Fidèle à son grand amour, elle l’est aussi à ses amitiés. Par un matin d’août parisien où nous sommes à La Coupole avec elle pour le petit déjeuner, elle nous demande de l’accompagner au cimetière des Batignolles pour qu’elle puisse se recueillir sur la tombe de Benjamin Péret. À quelques pas de la tombe d’André Breton repose cet ami de toujours. Après avoir désherbé la sépulture, retirés un peu à l’écart, nous sommes alors sans mot devant Mary qui, allongée sur la tombe de son ami, pleure.
Témoin d’un instant à immortaliser, la pudeur nous empêche de saisir ce moment d’intimité unique. La mémoire a seule droit de se souvenir. Il n’existe pas de photo de cet instant donné, cadeau des dieux à Mnémosyne.
Septembre 1993 la ramène à Montréal pour le vernissage à la galerie Lumière noire de l’exposition de Jules Perahim, Les bruits derrière le miroir. Elle vient expressément de Miami pour y retrouver Jules, l’ami connu au milieu des années 30 en Roumanie. Fabuleuse rencontre. Quelques rares photos témoignent de ces retrouvailles.
Aujourd’hui encore, il faut bien reconnaître que, à la militante révolutionnaire, à la grande amoureuse, à la merveilleuse poète, à la femme unique qu’elle a été, bien peu de place a été faite au sein même du Mouvement surréaliste. Édouard et Simone Jaguer avouaient, eux-mêmes, ne pas avoir donné à Mary Low le mérite qui lui revenait dans Phases.
La parution de Sans retour et la réédition de La saison des flûtes, au début des années 2000, a permis à un petit nombre de lecteurs de la redécouvrir.
Dans le cadre de l’exposition Surréalisme au féminin? présentée au Musée de Montmartre du 31 mars au 10 septembre 2023, Alix Agret et Dominique Païni, commissaires de l’exposition, ont mis en évidence l’activité de collagiste de Mary Low. Parmi une cinquantaine de femmes dont l’appartenance au Mouvement surréaliste ne se discute plus, Mary Low ne négocie pas sa place.
Sous la braise des fruits
à Mary Low
Sous un ciel d’oranges
griffues
et de pain gris
dans la douleur amère
des pierres
de miel
dorment des fruits
Sous un ciel de mangues
torrides
et de riz fauve
dans le malheur aigre
des malheureux
sommeille la braise
Sous la braise
des fruits
dans la douleur
arborescente
des mains
veillent ensemble
la fourrure
de l’amour
et les chemins
harnachés
qui y conduisent
Gilles Petitclerc
Les escargots des grands boulevards descendent à l’hôtel,
édition Syllepse, 2005
Celle qui, chaque été, des années durant, se rend à Amboise auprès de son cher Léonard de Vinci y confie maintenant au vent les cendres de sa nuit pour toujours.
Ce soir le ciel
a perdu au Baccarat cinquante étoiles
et une paire de lunes
dont la morsure était encore petite.
Juan Breá
Extrait de Le grand jeu,
La saison des flûtes, éditions surréalistes, 1939
Un jour, nous irons à Amboise-en-Hiver.
Pierre Boulay
Gilles Petitclerc
Amboise en hiver
À la mémoire de Mary Low
Les abeilles aux seins de neige
butinent goulûment l’avoine de
tes songes
À la hanche de la lune ta soif
muette verrouille le corsage du
verbe brisé
L’Orient des choses laboure la
douleur maléfique de ton errance
feutrée
Sous un nuage de fougères un
loup chante la contrition de
ta robe nue
Tes souliers de muguet dérobent à
la mort la fatigue d’un minuscule
grain de sable
La neige de sang sur tes pas
de sang recouvre la grâce de
ton unique chemin
Gilles Petitclerc
Extrait de L’oreille de l’escalier trébuche
Éditions Quadri, Collection L’échelle de verre, 2008





